Belfast en taxi noir !
Connaissant la taille de ces gigantesques structures d’acier qui, s’élevant haut dans le ciel, ont permis de construire le Titanic, plus grand objet jamais fait par la main de l’homme en 1912, en théorie les grues de Harland & Wolff n’auraient pas dû tant me prendre au dépourvu.
Ces géantes occupent si spectaculairement la ligne d’horizon de Belfast qu’elles semblent, de leurs bras encombrants, vouloir soulever toute la ville pour la retourner sur elle-même.
C’est d’ailleurs ce qu’elles ont fait en un sens !
Je me trouve dans le quartier des docks de Belfast, jadis l’un des plus grands chantiers navals au monde, devenu un rappel fantomatique d’une industrie qui s’est éteinte depuis longtemps et désormais site-phare d’un énorme complexe moderne où de grandes choses sont à nouveau appelées à se passer.
Voyez-vous, tandis que Samson & Goliath, ces grues qui sont passées au statut de légendes, construisent désormais des éoliennes, c’est le quartier des docks lui-même qui se (re-)construit. Le projet « Titanic Belfast » est la clé de voûte étincelante du « Titanic Quarter ») : nouveau complexe d’affaires, d’industries légères, de loisirs et résidentiel, qui doit ouvrir l’an prochain. Le centenaire du voyage inaugural du Titanic était l’occasion ou jamais de lancer Titanic Belfast. En réalité, tout a été mis en oeuvre pour que 2012 s’inscrive au palmarès des plus grandes célébrations de toute l’histoire de l’Irlande du Nord.
« Ça va être énorme », assure mon guide, Billy Scott, chauffeur de taxi originaire de cette ville. D’après ce que je vois, énorme, ça l’est déjà !
Les chauffeurs de taxi ne font généralement pas office de guides touristiques, mais ici, c’est différent. N’oublions pas que nous sommes à Belfast et que les fameuses visites de Belfast en taxi noir (« Black Cab Tours ») sont une véritable institution dans cette ville. Pilotée dans toute la ville par Billy, mon guide accrédité Blue Badge, depuis la banquette arrière d’un légendaire taxi noir, je reçois des commentaires d’initié et sa version personnelle de l’histoire de la ville. S’il y a bien une ville au monde où l’on apprécie ce type de visites personnalisés et subjectives, c’est Belfast !
Prenez les peintures murales par exemple, fondues dans l’identité de la ville et véritables témoignages de son histoire, elles sont désormais une attraction touristique à part entière. Une pincée de commentaires locaux ajoutée à un soupçon de perspective me permettent de mieux comprendre chaque leçon d’histoire tout en couleur ; je commence à vraiment m’imprégner de ce lieu. Billy explique les nuances et le sens de chaque symbole, notamment celui de la main rouge omniprésente : il assure que l’on n’est jamais à plus de 30 mètres d’une main rouge en Irlande du Nord.
Billy se gare et me rejoint à l’arrière du taxi pour me raconter le symbolisme de la main. Selon une légende, une course de bateaux aurait déterminé le choix d’un roi pour l’Ulster : la main du premier candidat à toucher le rivage deviendrait le propriétaire du territoire. Le plus déterminé tira donc son épée, se coupa la main et la jetta sur la terre. L’ Ulster lui fut donc attribué et la main mutilée devint le symbole de la province, qui figure partout, que ce soit sur le maillot de l’équipe de football gaélique de Tyrone, sur les vitraux de l’hôtel de ville de Belfast ou sur la fresque que nous contemplons maintenant.
Les peintures murales sont souvent repeintes et évoluent en fonction de l’humeur et de l’identité des diverses communautés. L’une des plus frappantes de mon point de vue, c’est cette interprétation du Guernica de Picasso à Lower Falls Road, exécutée par deux artistes du quartier, Danny Devenny et Mark Irvine, remarquable réplique et rappel poignant du message universel de cette Å“uvre sur la futilité de la guerre et la souffrance humaine.
Mon carrosse passe devant le Crown Bar Saloon, véritable symphonie de vitraux et de scintillements des lampes à gaz; le plus joli bar que j’aie jamais vu.
Nous passons également devant ce qui pourrait être la réponse de Belfast à la Tour de Pise : l’horloge d’Albert. Billy sort alors un calembour basé sur le « penchant » pour la ponctualité d’Albert !
Non loin de là , les trottoirs servent de podium où défile la jeunesse très tendance de Belfast, qui représente un énorme pourcentage de la population, en effet, 40% des habitants ont moins de 25 ans. Ils se pavanent aux portes de la grande université de Queen’s, paressent dans les jardins de l’hôtel de ville, et font patiemment la queue pour entrer dans l’une des grandes salles de concerts, qu’il s’agisse du Spring and Airbrake ou du Limelight. Il n’est donc pas étonnant que MTV ait choisi cet endroit pour accueillir cette année sa cérémonie de remise des Europe Music Awards (EMA’s) qui récompense les meilleurs clips vidéos de l’année en Europe.
Les anecdotes s’accumulent à mesure que nous passons devant les universités, les tribunaux et les hôpitaux, chacun d’entre eux étant d’excellents exemples d’architecture élégante. Où donc furent inventés la climatisation, la DeLorean du film « Retour vers le futur » et le lait de magnésie ? Le saviez-vous ? Eh bien, vous le savez maintenant !
Belfast, petite ville, ne recense que 286 000 habitants. Mais ne vous y fiez pas, Belfast c’est aussi un patchwork de différents voisinages et quartiers qui méritent tous d’être explorés. Poursuivant son parcours, le taxi semble être le moyen idéal de ne rien rater. Le trajet qui va du Mur de la Paix griffonné de tous les espoirs et prières des visiteurs, à l’opulence cinq étoiles du Merchant Hotel où les célébrités ont séjourné pendant la récente cérémonie des EMA de MTV, ne prend que quelques minutes.
Ce contraste est aussi frappant que les angles à la Guggenhein de l’attraction Titanic Belfast, qui se dessinent en parallèle au ciment caverneux de la cale sèche du Titanic, lieu où notre trajet prend fin.
Samson et Goliath, leur logo H & W toujours visible, dominent le tableau, comme le saphir d’un tourne-disque prêt à s’abaisser dans les sillons du disque de la chanson que Belfast s’apprête à chanter.
Une chanson tout à l’honneur du futur, sans l’ombre d’un doute !





